Le docteur Daniel Zagury, psychiatre et psychanalyste,est expert auprès de la cour d’appel. Et il a été amené à rencontrer de nombreux tueurs en série. Il estime qu’on ne peut pas parler de profil type de tueurs. Mais qu’on repère parmi eux des processus psychiques similaires de radicalisation.

Mohamed Lahouaiej Bouhlel renvoie-t-il à un portrait clinique type ?

On ne peut pas faire un portrait clinique avec si peu d’éléments. La réponse ne peut s’inscrire que dans une démarche prudente.

Qu’a-t-on repéré et comment comprendre les choses ?

Aujourd’hui, l’un des problèmes est que la société, ou la conscience collective, est réticente à voir ces personnes sous l’angle unique de la psychiatrie. Et on peut le comprendre : quand il y a eu 84 morts, on ne va et on ne peut pas réduire la tragédie aux effets d’un divorce qui s’est mal passé, ou dire que tout cela tient à la maladie mentale de l’auteur. Ce qui se passe dans le monde n’est pas réductible à un regard psychiatrique.

Mais que pouvez-vous dire ?

Il y a une confusion entre ce qui est de l’ordre de l’authentique maladie mentale, du trouble de la personnalité, et ce qui est de l’ordre de la singularité de la personne. Ce que l’on sait à peu près, c’est que dans le paysage des terroristes islamistes aujourd’hui, il y a très peu de malades mentaux avérés, de délirants qui ont commis des actes en rapport déterminant avec leur maladie. Pour autant, à l’autre bout de la chaîne, il y a peu de sujets bien équilibrés, solidement structurés, parfaits petits soldats de l’organisation. On observe surtout un vaste champ de personnalités, sans que l’on puisse parler de profil type, mais avec des processus qui, eux, sont régulièrement repérés. Il y a des déséquilibrés psychopathes, des toxicos, des alcooliques, des impulsifs, mais aussi des instables en rupture, ayant commis des actes de délinquance ou qui sont dans une errance existentielle. Cela fait une sorte de marais de sujets qui ont effectué, dans la première partie de leur existence, des actes transgressifs et mené une vie délinquante pas particulièrement marquée du sceau de la religion. C’est là qu’interviennent les processus transformatifs.

C’est-à-dire ?

On était habitué à un processus de radicalisation renvoyant à un circuit long, avec cette question centrale : comment un petit voyou va se transformer en bombe humaine prête à sacrifier sa vie pour rentrer dans l’histoire ? Ce circuit long est varié, il peut être balisé par des rencontres physiques, mais aussi passer simplement par Internet, dans un mouvement d’autoradicalisation. La personne va ainsi basculer dans un univers sectaire, de croyances et de convictions, et pour lui, quitte à surprendre, c’est un monde totalitaire, mais apaisant et rassurant. Son entourage va même noter qu’il va mieux. Ne s’inscrit-il pas dans un système qui va donner du sens à sa vie et donc à sa mort, au point que son individualité va se dissoudre complètement dans le collectif ? Cela implique un deuil de soi, de son passé, et un investissement idéalisé d’un futur purifié. Mais là, nous évoquons un circuit long, d’étape en étape, de renoncement en renoncement, et d’investissement en investissement vers un nouvel horizon circonscrit dans un système totalitaire. Car finalement tous vont dire les mêmes choses, évoquer les mêmes sourates, user de la même ironie, comme clonés. La mort n’est plus un sacrifice mais appelée de mille vœux.

Et puis il y a le circuit court…

Oui, comme avec Mohammed Lahouaiej Bouhlel, semble-t-il, ou comme avec d’autres où l’on voit que, dans un moment de crise existentielle, le sujet va basculer en quelques semaines. Cela peut naître à la faveur d’un conflit personnel, familial, professionnel, ou dans un moment de bascule existentielle. Ce circuit court interroge. D’autres l’ont évoqué, il y a sans doute eu auparavant une sorte de préradicalisation : il bascule certes, mais il était déjà sympathisant, fasciné. Là, dans le cas de Nice, il a semble-t-il cherché depuis des mois des vidéos de décapitations sur Internet. Ce n’est pas rien et pas sans effet. Dans un premier moment, ces vidéos vont provoquer le dégoût, puis il va y avoir un processus d’habituation. Le sujet va les regarder avec indifférence, se blinder, d’autant que les victimes sont vues comme des «chiens d’infidèles». Il va se forger une carapace et, à un stade de plus, il va se projeter dans la scène, et ce n’est pas au décapité qu’il va s’identifier, mais au bourreau. Il va devenir un surhomme, un Übermensch, un «surmusulman» qui terrasse les mécréants. Il va éprouver la toute-puissance de celui qui est débarrassé de tout sentiment humain. Il est indifférent à la souffrance de l’autre, mais il bascule aussi dans une inversion perverse des valeurs. Le Mal absolu, quand il concerne les autres, devient un Bien suprême. La cruauté est le signe de sa grandeur. Foncer avec un camion et renverser une foule avec des femmes et des enfants, tout cela participe alors d’une jouissance en apothéose, anticipée et désirée. C’est le travail de prématuration qui permet de parler de circuit court de radicalisation. Cela peut inquiéter : Daech a lancé au monde entier des incitations, des exhortations, en sachant qu’elles pourront être reprises par des sujets fragiles. (…)

Lire la suite de l’entretien : «Chez les terroristes islamistes, il y a très peu de malades mentaux avérés» – Libération

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s